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La filière du fishmeal au Sénégal menace la sécurité alimentaire et l'environnement

La filière du fishmeal au Sénégal menace la sécurité alimentaire et l'environnement Afrique-Asie © afrique-asie.com
La filière du fishmeal au Sénégal menace la sécurité alimentaire et l'environnement © afrique-asie.com
Au Sénégal, la transformation industrielle du poisson en fishmeal alimente la croissance mondiale de l'aquaculture mais provoque pollution, tensions sociales et raréfaction des ressources pour les communautés locales.

En août 2022, Kayar a vu ses habitants descendre dans la rue pour réclamer la fermeture de l'usine Touba Protein Marine, pointée du doigt pour ses rejets polluants et ses effets sur la santé. Des documents officiels et des images satellites montrent que cette usine, installée à moins de 500 mètres des habitations, a déclenché une vague de protestations à cause de ses rejets et de l'odeur persistante qui perturbe la vie quotidienne.

La production de fishmeal, poudre obtenue par cuisson et broyage du poisson, s'est imposée dans l'aquaculture mondiale. Au Sénégal, six usines transforment une part importante des captures locales en aliments pour poissons, volailles ou porcs. Ce secteur, qui rapporte des recettes fiscales et crée des emplois, détourne aussi des ressources alimentaires essentielles des marchés locaux, accentuant l'insécurité alimentaire et poussant certains pêcheurs à tenter leur chance en Europe.

L'enquête internationale menée sur cinq ans par The Outlaw Ocean Project, sous la direction du journaliste Ian Urbina, a suivi la transformation de poissons parfois directement consommables par les populations locales en aliments pour l'aquaculture et l'élevage, principalement pour des marchés lointains. Ce travail met en avant le coût social peu documenté de l'utilisation de poissons alimentaires pour la fabrication de farines animales, qualifié de " largely unaccounted-for toll of using food for feed ".

Pollution, conflits et pressions sur les ressources

Entre 2018 et 2024, au moins huit usines sénégalaises ont été associées à des violations environnementales et à des tensions sociales, selon une enquête du Outlaw Ocean Project. Les riverains dénoncent des rejets de déchets sur les plages, des émissions de fumées nocives et des impacts sur la santé. Les autorités sénégalaises reconnaissent que la transformation de poissons entiers en fishmeal reste légale, mais annoncent un consolidation des contrôles pour limiter ces pratiques.

Le reportage de The Outlaw Ocean Project précise que son équipe a visité des usines de fishmeal et des sites aquacoles dans au moins neuf pays, dont le Sénégal et la Gambie. Les dommages documentés incluent l'épuisement des stocks, la perte d'accès à des poissons abordables, des risques chimiques pour les riverains et des accidents mortels ou des blessures sur des navires et dans des installations industrielles. Cette typologie distingue les effets sur les ressources halieutiques des effets sanitaires directs liés aux usines et aux sites de déversement.

La pression sur les stocks halieutiques s'est accentuée avec l'arrivée d'investisseurs étrangers, principalement européens et chinois, depuis le début des années 2010. Selon Greenpeace, près de 500 000 tonnes de poissons sont consommées chaque année par les usines de Mauritanie, du Sénégal et de Gambie. Les techniques de pêche industrielle, comme le chalutage de fond, détruisent les habitats marins et capturent de nombreuses espèces non ciblées, dont certaines sont déjà surexploitées.

Ben Blankenship, spécialiste de la cartographie mondiale des usines de fishmeal, indique que plus de 1 400 usines existent dans plus de 60 pays, alimentées par plus de 3 000 navires. Il décrit le fishmeal comme une industrie extractive, où des ressources issues de communautés pauvres sont transformées en aliments pour le saumon et la crevette, des produits de luxe destinés à l'Europe et à l'Amérique du Nord. Pour le Sénégal, il relie la crise à l'effondrement des stocks côtiers, attribué à la pression de la pêche industrielle au sens large. La raréfaction des poissons de taille légale pousse les pêcheurs à parcourir aussi longues distances, à consommer davantage de carburant et à prendre plus de risques.

La même analyse souligne que la raréfaction des poissons légalement capturables conduit certains pêcheurs à réduire la taille des mailles de leurs filets pour capturer des juvéniles, qui peuvent ensuite être vendus aux usines de fishmeal. Cette pratique est illégale, mais l'existence d'un débouché économique pour ces prises crée une incitation dans les zones où le contrôle est insuffisant. Les pêcheurs doivent alors aller plus loin en mer, supporter des coûts supérieurs et s'exposer à des risques accrus lorsque les stocks côtiers diminuent.

Conséquences sociales et alimentaires

La raréfaction du poisson a des effets directs sur les communautés côtières. De nombreux pêcheurs sénégalais, confrontés à la baisse des prises, vendent leurs embarcations ou tentent la traversée vers l'Europe, parfois au péril de leur vie. Entre 2009 et 2018, la disponibilité des petits pélagiques sur les marchés locaux a chuté des deux tiers, réduisant de moitié la consommation par habitant. La FAO alerte sur un risque de déficit annuel de 150 000 tonnes de poisson pour la consommation humaine au Sénégal d'ici la fin de la décennie.

L'enquête de The Outlaw Ocean Project relie la dérivation des ressources halieutiques à l'insécurité alimentaire et à l'exposition des communautés voisines aux déchets et substances dangereuses. Oceana, organisation internationale de défense des océans, décrit les usines de farine et d'huile de poisson comme des sources potentielles de pollution atmosphérique et hydrique dans les communautés côtières, citant notamment le Sénégal et la Gambie. Les plaintes concernent les odeurs, la fumée noire, la suie déposée sur les habitations et les déchets non traités rejetés dans les systèmes aquatiques.

Les impacts de la filière fishmeal dépassent l'Afrique de l'Ouest. En Afrique du Sud, la pêche industrielle destinée à la production de fishmeal prive les manchots africains, espèce en danger critique, de leur nourriture principale. Ailleurs, des incidents de pollution, d'accidents du travail et de troubles sociaux sont signalés en Inde, en Chine et au Pérou.

Pollution et risques sanitaires

Les usines de fishmeal sont également associées à de fortes nuisances olfactives et à des risques professionnels liés aux gaz produits par le poisson en décomposition. Ben Blankenship rapporte que les travailleurs nettoyant les cuves peuvent être submergés par des émanations, avec des cas de décès par asphyxie observés dans l'industrie. L'odeur peut être perceptible avant même l'entrée dans l'usine, ce qui rejoint les plaintes récurrentes des riverains dans plusieurs pays producteurs.

Débats sur la durabilité et alternatives

Si l'aquaculture offre des avantages économiques et environnementaux par rapport à l'élevage bovin ou porcin, plus des deux tiers des poissons d'élevage dépendent encore d'aliments issus de la pêche. Des alternatives comme les protéines d'insectes ou d'algues sont à l'étude, mais restent marginales. L'association internationale IFFO défend l'efficacité du modèle actuel, tout en soulignant que la durabilité dépendra de l'équilibre entre besoins économiques et préservation des ressources.

La question de la gestion des ressources halieutiques et de la sécurité alimentaire reste centrale dans le débat sénégalais, alors que les tensions institutionnelles et sociales persistent, comme l'a rapporté récemment Afrique Asie.

La FAO signale qu'une formation nationale destinée à consolider les capacités des inspecteurs sénégalais s'est tenue du 26 au 29 octobre 2026, avec la participation de 11 inspecteurs, dans le cadre de l'application des normes internationales relatives aux inspections portuaires. Cette initiative institutionnelle vise à améliorer le contrôle des activités de pêche et des débarquements, dans un contexte de pression croissante sur les ressources halieutiques.

Pour étudier davantage la compréhension des enjeux globaux de la filière, le travail d'enquête de Ian Urbina et les analyses de Ben Blankenship offrent un éclairage sur les mécanismes économiques et sociaux qui relient la demande mondiale de fishmeal à l'épuisement des ressources et à la vulnérabilité des communautés côtières. Les organisations telles que la FAO et Oceana jouent un rôle clé dans la documentation des impacts et dans la promotion de solutions durables à l'échelle régionale et internationale.

Aminata Diop Rédactrice Afrique-Asie
Rédaction Afrique Asie

Aminata Diop

Aminata Diop est rédactrice à Afrique-Asie. Elle couvre principalement les relations internationales, la diplomatie et les questions de sécurité, avec une attention particulière portée aux développements politiques en Afrique.