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La pêche industrielle étrangère met en péril les ressources marines du Sénégal

La pêche industrielle étrangère met en péril les ressources marines du Sénégal Afrique-Asie © afrique-asie.com
La pêche industrielle étrangère met en péril les ressources marines du Sénégal © afrique-asie.com
La surexploitation des eaux sénégalaises par des flottes étrangères bouleverse l'économie locale, fragilise la sécurité alimentaire et pousse de nombreux habitants à l'exil.

Les pêcheurs artisanaux du Sénégal constatent une chute brutale de leurs prises, tandis que des navires industriels étrangers, souvent enregistrés sous pavillon sénégalais mais contrôlés par des sociétés françaises, espagnoles ou chinoises, exploitent intensément les ressources halieutiques. Les autorités des pêches rapportent qu'il faut désormais plus de six mois à une pirogue pour capturer ce qu'elle ramenait en deux mois il y a quelques années.

Cette exploitation industrielle a rompu l'équilibre des communautés côtières. La pêche artisanale, longtemps moteur de l'économie locale et transmise de génération en génération, ne parvient plus à faire face à la puissance des flottes étrangères. Les tentatives de modernisation des pirogues, avec moteurs ou nouveaux filets, n'ont pas inversé la tendance et ont même accentué la raréfaction des poissons.

Les chiffres présentés lors d'une audition parlementaire le 2 novembre 2026 montrent que le nombre de navires autorisés à pêcher dans les eaux sénégalaises est passé de 132 à 122, puis à 111 en juin 2026. Ce total inclut toutes les flottes, y compris les navires étrangers et européens opérant dans le cadre d'accords de pêche. Cette baisse découle d'un audit de conformité juridique et technique des chalutiers : les navires inactifs, en infraction ou restés plus de 30 mois sans renouveler leur licence ont été radiés. Fatou Diouf, ancienne ministre sénégalaise chargée de la pêche, a défendu la nécessité de contrôles renforcés et d'une coopération accrue entre services techniques, marine et forces de sécurité pour garantir l'application du Code de la pêche maritime.

Des conséquences économiques et sociales majeures

La majorité des poissons capturés par ces navires industriels ne finit pas dans les assiettes locales. Selon Sentient Media, plus de 85 % de la production de farine de poisson issue de ces captures sert à nourrir des poissons d'élevage, tandis qu'une part importante alimente l'élevage porcin, notamment en Espagne où les porcelets consomment entre 15 000 et 30 000 tonnes de farine de poisson par an d'après Cesfac. Cette réorientation prive les populations sénégalaises d'une ressource alimentaire essentielle et met en danger la sécurité alimentaire.

Les conséquences humaines se révèlent tout aussi lourdes. Moussa Diop, ancien pêcheur, affirme que " la mer a été vendue ", soulignant que les pêcheurs locaux doivent s'éloigner toujours plus pour capturer des poissons aussi en plus petits. À Kayar, des femmes actives dans la transformation du poisson décrivent la chute brutale de l'approvisionnement, ce qui menace leur revenu et l'accès à une alimentation abordable.

Enjeux réglementaires, environnementaux et tensions sociales

Face à la pression sur la ressource, les autorités sénégalaises ont multiplié les initiatives réglementaires. En octobre 2026, une commission de l'Assemblée nationale a examiné les conditions d'attribution des licences et les soupçons de fraude liés à l'immatriculation de navires sous pavillon sénégalais. Le mandat de cette commission portait sur l'identification des signataires des autorisations, des bénéficiaires effectifs des armements, ainsi que sur les contrôles techniques, le registre maritime, le jaugeage et les critères de " sénégalisation ". La ministre Amy Mara a annoncé une révision prochaine du Code de la pêche maritime, adopté en 2015, pour consolider les règles d'octroi, de contrôle et de nationalité effective des navires.

L'arrêté n°009965 du 30 avril 2026 a partiellement levé le gel des licences de pêche démersale côtière, permettant l'attribution de quatre licences à des navires industriels à Joal-Fadiouth. Cette décision a provoqué la colère de l'Union nationale des pêcheurs artisanaux du Sénégal (UNAPAS), qui réclame l'abrogation définitive de l'arrêté et un audit exhaustif du pavillon national pour identifier les navires ayant intégré frauduleusement la flotte sénégalaise. Cette tension réglementaire illustre la défiance persistante entre communautés artisanales et autorités, alors que des restrictions formelles coexistent avec des autorisations ponctuelles de nouvelles licences.

Les conséquences écologiques sont documentées : en 2012, des chercheurs ont estimé que 70 % des captures sénégalaises provenaient d'espèces déjà effondrées ou pleinement exploitées. Aujourd'hui, la plupart des petits poissons côtiers, comme la sardinelle, le maquereau ou le bonga, sont considérés comme surexploités. La surpêche industrielle, souvent en infraction avec les réglementations nationales, provoque aussi des accidents en mer, parfois mortels, entre grands navires et embarcations artisanales.

Les autorités sénégalaises insistent désormais sur la traçabilité des captures et l'audit des navires comme conditions nécessaires au maintien de la crédibilité du pays sur les marchés internationaux. Fatou Diouf a souligné que ces contrôles sont indispensables pour répondre aux avertissements de l'Union européenne concernant la conformité du pavillon et la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN). La coopération entre administrations techniques, marine et forces de sécurité est jugée essentielle pour faire appliquer le Code de la pêche maritime et préserver la biodiversité marine, l'emploi et la sécurité alimentaire de milliers de familles dépendantes de la pêche artisanale.

Consolidation des contrôles et coopération internationale

Dans le cadre de la lutte contre la pêche INN, la FAO a organisé à Dakar, du 26 au 29 octobre 2026, une formation de 11 inspecteurs sénégalais consacrée aux contrôles portuaires. Cette session, financée par l'Espagne, portait sur l'application de l'Accord relatif aux mesures du ressort de l'État du port (PSMA), premier accord international contraignant visant à empêcher les navires pratiquant la pêche illégale d'utiliser les ports et d'y débarquer leurs captures. Ce programme vise à consolider les capacités nationales d'inspection et marque une coopération internationale distincte des seuls accords d'accès aux pêcheries, comme l'indique la FAO (détail sur le PSMA).

La question de la transparence reste toutefois un obstacle, la Fisheries Transparency Initiative ayant récemment retiré au Sénégal son statut de pays engagé, faute de progrès suffisants dans la publication des données. Pour étudier davantage le contexte économique, un article précédent revient sur la surveillance budgétaire internationale dans le pays.

Patrick Mbarga Cofondateur Afrique-Asie
Rédaction Afrique Asie

Patrick Mbarga

Patrick Mbarga est cofondateur d’Afrique-Asie. Il suit principalement l’économie, l’investissement et les infrastructures, avec une attention particulière portée aux entreprises, au commerce et aux transformations industrielles en Afrique.