La diffusion d’un article de la revue “Le nouvel Afrique Asie” a mis en avant une affirmation délicate sur les relations entre l’Espagne et le Maroc. Le journaliste marocain Selim Malek y rapporte qu’en 1979, le roi Juan Carlos I aurait proposé au défunt Hassan II la « remise » de Ceuta à Rabat, à condition que le Royaume-Uni transfère Gibraltar à l’Espagne. Ce texte, intitulé « Marruecos/España- El retorno de las cañoneras », reste consultable en ligne (voir l’article original).
Cette révélation, jugée lourde de conséquences dans le débat public, amène à s’interroger sur la nature des échanges diplomatiques entre les deux monarchies à la fin des années 1970. Il est précisé qu’aucun journaliste marocain n’aurait publié une telle information sans l’aval direct de la famille royale alaouite, ce qui donne un poids particulier à la déclaration de Selim Malek.
Questions sur la position de la monarchie espagnole
La réalité de la promesse attribuée à Juan Carlos I, alors chef de l’État espagnol, demeure incertaine. Aucun démenti officiel n’a été publié à ce jour, alors que la Maison royale espagnole réagit désormais publiquement à des informations jugées contraires à ses intérêts. Le contexte historique rappelle aussi le retrait du Sahara espagnol en 1975, décidé par Juan Carlos, ainsi que ses liens personnels avec Hassan II, marqués par des gestes d’émotion lors des funérailles du souverain marocain et des propos élogieux à son sujet.
Des épisodes ultérieurs, comme la réaction de Juan Carlos I à la crise du « Perejil » ou le manque d’implication du prince Felipe lors de la reconquête de l’îlot, sont aussi évoqués pour questionner la cohérence de la politique espagnole envers le Maroc. Les nombreuses visites privées du roi en territoire marocain suscitent elles aussi des interrogations.
Contexte historique et enjeux territoriaux
Ceuta, ville stratégique sur la côte nord-africaine, a été conquise par le Portugal en 1415 puis est passée sous contrôle espagnol après l’union dynastique entre le Portugal et l’Espagne en 1580. Le statut espagnol de Ceuta a été confirmé par le traité de Lisbonne de 1668. Après l’indépendance du Maroc en 1956, Rabat a officiellement réclamé la restitution de Ceuta et Melilla, considérant ces enclaves comme des territoires à réintégrer au royaume. Ces revendications ont donné lieu à des démarches répétées auprès de l’Organisation des Nations unies, notamment en 1961 et en janvier 1975, lorsque le Maroc a demandé l’inscription de ces villes à l’agenda de la décolonisation. Cependant, Ceuta et Melilla n’ont jamais figuré sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU, contrairement à Gibraltar, dont le statut est régi par le traité d’Utrecht de 1713 et qui fait l’objet d’un suivi spécifique par les instances internationales.
La position officielle de l’Espagne, réaffirmée à plusieurs reprises par ses autorités, considère Ceuta et Melilla comme des parties intégrantes du territoire national, dotées d’un statut d’autonomie et d’une administration propre au sein du système juridique espagnol. Madrid rejette toute assimilation de ces villes à des colonies, mettant en avant une gestion continue et multiséculaire. De son côté, le Maroc maintient sa revendication sur ces enclaves, ce qui alimente régulièrement des tensions diplomatiques entre les deux pays, comme l’a rappelé Courrier International.
Comparaison avec Gibraltar et implications internationales
La question de Gibraltar, territoire britannique depuis 1713, se distingue par son inscription à l’ordre du jour de la décolonisation de l’ONU et par la présence d’un contentieux direct entre l’Espagne et le Royaume-Uni. Toute hypothèse d’échange entre Ceuta et Gibraltar impliquerait l’Espagne et le Maroc, mais aussi le Royaume-Uni, et nécessiterait un accord international complexe, touchant au statut des populations concernées et aux engagements multilatéraux existants. Les analyses juridiques rappellent qu’« une prétention politique ne peut prévaloir sur les titres historiques et juridiques », soulignant la solidité des fondements espagnols sur Ceuta et Melilla.
Accusations et soupçons de collusion
Le débat a été alimenté par les propos du journaliste et écrivain Enrique de Diego, qui a affirmé lors de l’émission ‘La Ratonera’ sur Alerta Digital que la « caste espagnole » aurait depuis longtemps conclu un accord avec le Maroc pour la remise de Ceuta et Melilla. Selon lui, « la remise de ces deux villes espagnoles au Maroc a déjà été actée ». Il s’est montré particulièrement critique envers le roi Juan Carlos, évoquant des déplacements secrets au Maroc et des liens financiers présumés avec des puissances étrangères, notamment islamistes.
Enrique de Diego a aussi cité une lettre rendue publique par un ancien chef de cabinet du shah d’Iran, selon laquelle Juan Carlos I aurait sollicité dix millions de dollars auprès des monarchies islamiques au début de la transition démocratique espagnole. Il a enfin rappelé une dénonciation figurant dans son livre ‘La Monarquía inútil’, selon laquelle un accord aurait été conclu pour que le roi perçoive un pourcentage sur chaque baril de pétrole importé en Espagne, lors d’une réunion dans le bureau de José María de Areilza le jour même du serment royal.
Les enjeux autour de Ceuta et Melilla restent au centre de la diplomatie hispano-marocaine, sur fond de rivalités historiques et de débats sur la souveraineté. Les positions officielles des deux États et les cadres juridiques internationaux continuent de structurer un dossier sensible, régulièrement ravivé par des révélations ou des crises frontalières, comme l’a récemment illustré la presse française.