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Syrie et Irak rouvrent leur frontière après dix-sept ans de rupture

Syrie et Irak rouvrent leur frontière après dix-sept ans de rupture Afrique-Asie © afrique-asie.com
Syrie et Irak rouvrent leur frontière après dix-sept ans de rupture © afrique-asie.com
La Syrie a rouvert trois postes frontaliers avec l’Irak, amorçant un rapprochement économique inédit depuis 1980 entre deux régimes longtemps rivaux.

Le 2 juin, la Syrie a rétabli trois points de passage avec l’Irak, mettant fin à dix-sept ans de fermeture et modifiant la dynamique entre Damas et Bagdad. Cette initiative s’inscrit dans une série de visites croisées de délégations d’hommes d’affaires syriens et irakiens dans les deux capitales, avec l’objectif de relancer les échanges commerciaux, alors que les relations diplomatiques officielles restent rompues depuis 1980.

Le rapprochement s’est d’abord traduit par des avancées économiques concrètes. Fin mai, une délégation syrienne menée par Ratib al-Shallah, président de la Fédération des chambres de commerce et d’industrie syriennes, s’est rendue à Bagdad pour rencontrer les ministres irakiens du commerce, du pétrole, des transports et de l’industrie. Selon The Financial Times, des contrats sur l’alimentation et les produits pharmaceutiques, pour un montant de 20 millions de dollars, ont été conclus. Ratib al-Shallah a aussi proposé d’utiliser les ports méditerranéens syriens, comme Lattaquié, et le port libanais de Tripoli pour faciliter les exportations irakiennes. Les discussions ont porté sur la vente de blé et de céréales syriens à l’Irak, ainsi que sur la possible réouverture de l’oléoduc reliant l’Irak à la Méditerranée via Banias, fermé depuis 1982. Une délégation d’hommes d’affaires irakiens s’est ensuite rendue à Damas, tandis que les postes frontaliers d’Abou Kamal, Abou al-Shamat et Tal Qoujik ont été ouverts à la circulation des opérateurs économiques des deux pays.

La question de l’oléoduc Kirkouk–Banias reste au cœur des discussions bilatérales. Ce pipeline, qui relie les champs pétroliers irakiens à la côte méditerranéenne syrienne, demeure fermé depuis plusieurs décennies, malgré des accords de principe sur sa réhabilitation dès 1979. Selon l’Administration américaine de l’information sur l’énergie, la ligne Kirkouk–Banias était encore considérée comme « non opérationnelle » en 2021. Les autorités irakiennes voient dans la Syrie un débouché stratégique supplémentaire pour leurs exportations, la flexibilité offerte par ce corridor étant jugée plus importante que le volume de pétrole effectivement transporté, comme l’indiquent des documents officiels relayés par des analystes spécialisés.

En 2000, une évaluation du Joint Intelligence Committee britannique signalait que la route pétrolière irako-syrienne était restée fermée environ vingt ans avant d’être « tout juste rouverte », soulignant la complexité des cycles d’ouverture et de fermeture des infrastructures et des échanges frontaliers. Pourtant, la réactivation complète du pipeline n’a pas eu lieu, notamment à cause de l’échec des travaux de réhabilitation confiés à un entrepreneur russe, selon un représentant du ministère irakien du Pétrole en 2009. La présence d’une infrastructure historique ne garantit pas sa remise en service immédiate, et tout projet de relance implique des évaluations techniques, des financements et des accords politiques approfondis.

Dans les années suivantes, la Syrie a servi de corridor terrestre pour le transit de produits pétroliers irakiens, principalement par transport routier. Par exemple, le 1er avril d’une année non précisée, les premiers convois de fioul irakien ont franchi la frontière via le poste d’Al-Tanf pour atteindre les réservoirs du complexe de raffinage de Banias. À la fin du mois de septembre, un représentant de la Syrian Petroleum Company évoquait un flux quotidien de 1 000 à 1 200 camions-citernes, illustrant la valeur pratique de la route terrestre, sans pour autant signifier la remise en service du pipeline Kirkouk–Banias.

Un rapprochement dicté par les intérêts économiques

Bagdad cherche depuis plusieurs années à sortir de son isolement régional et international, mais c’est l’évolution de la position syrienne qui rend ce rapprochement possible. La Syrie voit dans la résolution 986 du Conseil de sécurité de l’ONU, renouvelée récemment, une opportunité d’accéder à un marché irakien autorisé à exporter pour 2 milliards de dollars de pétrole en échange de biens humanitaires. Damas souhaite ainsi ne pas être exclue des retombées économiques dont bénéficient déjà la Jordanie et la Turquie. Ce rapprochement envoie aussi un signal à la région et à Washington sur la capacité de la Syrie à diversifier ses alliances, alors que Damas s’inquiète du rapprochement stratégique entre la Turquie et Israël. L’intervention de 40 000 soldats turcs dans le nord de l’Irak en mai, qualifiée d’« invasion et occupation de territoire arabe » par le vice-président syrien Abdel Halim Khaddam, a renforcé la volonté syrienne de réactiver ses liens avec Bagdad, malgré l’approbation tacite de l’Irak à cette opération turque.

Des obstacles politiques persistants

Malgré ces avancées économiques, la perspective d’une alliance stratégique reste lointaine. Les deux régimes baassistes, dirigés par Saddam Hussein et Hafez al-Assad, restent marqués par trois décennies de rivalité profonde, exacerbée par des différends idéologiques et des épisodes de confrontation directe, comme le soutien syrien à l’Iran pendant la guerre Iran-Irak ou la participation de Damas à la coalition contre l’Irak en 1991. La relation privilégiée de la Syrie avec l’Iran, qui lui fournit du pétrole à prix réduit et contribue à contenir l’Irak, demeure un point de friction. De plus, l’Égypte et l’Arabie saoudite, partenaires régionaux de la Syrie, pourraient voir d’un mauvais œil un rapprochement trop marqué avec Bagdad. Enfin, Saddam Hussein reste prudent face à toute alliance susceptible de renforcer l’influence des baassistes syriens en Irak, un facteur qui avait déjà fait échouer les tentatives d’unité dans les années 1970.

Conséquences pour les sanctions internationales

L’ouverture de la frontière pose un défi immédiat à l’application des sanctions de l’ONU contre l’Irak. Aucun dispositif de contrôle onusien n’est actuellement en place pour surveiller les flux de marchandises entre les deux pays, ce qui complique la vérification du respect de la résolution 986. Des mesures de vérification renforcées, telles que l’envoi d’inspecteurs de l’ONU aux postes frontaliers, sont évoquées pour éviter que des biens interdits ne franchissent la frontière. Les autorités syriennes et irakiennes pourraient être officiellement interrogées sur la nature des contrats signés, et rappelées à leurs obligations internationales. Pour Washington, il s’agit d’éviter que ce rapprochement économique ne fragilise davantage un régime de sanctions déjà mis à l’épreuve, en encourageant la Syrie à privilégier d’autres voies de développement régional, comme le sommet économique Moyen-Orient/Afrique du Nord prévu au Qatar en novembre 1997.

La dimension énergétique de ce rapprochement reste donc marquée par la prudence et la complexité. Les projets de réhabilitation du pipeline Kirkouk–Banias, régulièrement évoqués depuis la fin des années 1970, n’ont pas abouti à une reprise effective du flux pétrolier par cette voie jusqu’au début des années 2020. Les échanges de produits pétroliers se sont principalement appuyés sur le transport routier, avec des volumes quotidiens pouvant atteindre plus d’un millier de camions, selon les indications de la Syrian Petroleum Company. Les autorités irakiennes, pour leur part, ont souligné l’importance stratégique de disposer d’une flexibilité accrue dans leurs exportations, au-delà du seul volume transporté, comme l’a rappelé un rapport relayé par des experts du secteur.

La situation met en lumière la persistance d’enjeux techniques, financiers et politiques dans la relance des grands corridors énergétiques régionaux. Les discussions sur la réouverture du pipeline Kirkouk–Banias restent conditionnées à des investissements lourds et à des accords multilatéraux, tandis que la frontière syro-irakienne continue de jouer un rôle clé dans la circulation des marchandises et des hydrocarbures, dans un contexte de sanctions internationales et de rivalités géopolitiques persistantes.

Aminata Diop Rédactrice Afrique-Asie
Rédaction Afrique Asie

Aminata Diop

Aminata Diop s'intéresse aux relations internationales, en particulier aux événements qui concernent l'Afrique, l'Asie et les pays du Sud global. À Afrique Asie, elle suit l'actualité mondiale, les crises politiques et le rôle des organisations internationales.