La parution de Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt de Stephen Smith chez Calmann-Levy a suscité une vague d’indignation parmi de nombreux lecteurs africains et observateurs internationaux. L’ouvrage fait l’objet d’accusations de banalisation du racisme et de relance de thèses révisionnistes et négationnistes visant l’Afrique.
Stephen Smith, présenté comme spécialiste de l’Afrique et ancien journaliste du Monde, propose dans ce livre une analyse qui, selon ses détracteurs, s’appuie sur des poncifs et des généralisations. Dès l’introduction, l’auteur admet que le journalisme, même spécialisé, ne prépare pas à répondre aux questions essentielles sur le continent. Pourtant, il avance des affirmations tranchées sur la responsabilité des Africains dans les crises qui frappent la région, tout en minimisant ou en occultant les causes extérieures majeures, comme le colonialisme ou la traite négrière.
Un discours contesté et des accusations de révisionnisme
L’ouvrage se distingue par une approche jugée violente et excessive, décrivant l’Afrique comme un « Ubuland, sans frontières, terre de massacres et de famines, mouroir de tous les espoirs ». Smith évoque une obsession de la mort du continent et attribue les violences à une forme de déterminisme, en insistant sur une prétendue spécificité africaine de la cruauté ou de l’échec. Il avance que les tragédies africaines relèveraient d’une prédisposition « naturelle » à la violence, tout en ignorant les violences commises ailleurs dans le monde, notamment en Europe.
Certains passages reprennent des citations d’auteurs comme Anatole France ou Jean-Paul Ngoupandé, parfois sorties de leur contexte, pour justifier la domination coloniale ou relativiser la gravité de la traite négrière. Smith qualifie la maison des esclaves de l’île de Gorée d’« imposture » et de « falsification au profit d’une rente de situation », et affirme que « ce sont les Africains qui ont vendu d’autres Africains » lors de la traite négrière. Ces positions sont dénoncées comme relevant du révisionnisme ou du négationnisme par ses détracteurs. Il faut préciser que ces thèses sont attribuées à Smith par ses critiques, sans qu’une déclaration directe de l’auteur sur ces points précis ne soit documentée dans les archives publiques ou institutionnelles.
Réactions et enjeux de mémoire
La publication de Négrologie intervient dans un contexte où la mémoire de la colonisation et de la traite négrière reste un enjeu sensible, notamment en France. L’article cite l’exemple d’un manuel d’histoire utilisé dans les lycées français en 2003, qui présente des textes justifiant la colonisation et la hiérarchie raciale sans mise en contexte critique. Cette banalisation des discours racistes ou révisionnistes alimente les inquiétudes sur la réécriture de l’histoire et la persistance de préjugés à l’égard de l’Afrique et de sa diaspora.
La question de la mémoire reste particulièrement vive autour de la Maison des Esclaves sur l’île de Gorée, au Sénégal. Les travaux récents de l’historien Cheikh Sene rappellent l’importance de distinguer la fonction historique d’un bâtiment de la place qu’il occupe dans la mémoire collective. Selon cette approche, la Maison des Esclaves doit être analysée à la lumière des archives disponibles, qui reflètent davantage l’histoire des propriétaires et des familles influentes que celle des personnes réduites en esclavage. Cette inégalité des sources, soulignée par la chercheuse Hilary Jones, rend la reconstitution de l’histoire de Gorée complexe et partielle, comme l’illustre le parcours d’Anne Rossignol, signare ayant poursuivi la traite à Charleston et dont le testament prévoyait la vente ou le rachat d’enfants nés d’une femme asservie.
La complexité de l’histoire de Gorée, entre implication de familles locales, dépendance européenne et système esclavagiste, montre que la mémoire collective ne se réduit pas à une seule lecture, ni à une instrumentalisation politique ou mémorielle. Les débats autour de la Maison des Esclaves illustrent la tension entre histoire documentée et récit symbolique, enjeu central dans la réception de l’ouvrage de Smith.
Prolongements et débats contemporains
Stephen Smith a poursuivi ses réflexions sur l’Afrique et ses relations avec l’Europe dans des ouvrages ultérieurs, notamment Nach Europa!, où il avance qu’en un peu plus de trente ans, l’Europe pourrait compter entre 150 et 200 millions d’habitants d’origine africaine. Ce chiffre, présenté comme une estimation démographique personnelle de l’auteur, a suscité des réactions contrastées dans la presse allemande, la journaliste Judith Raupp recommandant la prudence face à ce type de projection et soulignant l’absence de propositions concrètes dans l’ouvrage.
Il est également rappelé que le terme « négrologue » n’est pas une invention de Stephen Smith, mais avait déjà été employé par Stanislas Spero Adotevi dans son ouvrage Négritude et Négrologues, dans un tout autre objectif intellectuel.
Pour approfondir la question de la mémoire de la traite et du rôle de Gorée, les analyses de chercheurs comme Cheikh Sene et Suzanne Krebsbach, relayées par des médias spécialisés, invitent à une lecture critique des récits historiques et à une vigilance accrue face aux usages politiques de l’histoire.
Des institutions telles que le ministère français de l’Éducation nationale et des organismes de recherche en histoire coloniale continuent de publier des travaux visant à mieux contextualiser les enjeux mémoriels et à lutter contre les formes contemporaines de négationnisme, comme le rappellent régulièrement les grands quotidiens nationaux et les tribunes d’experts.