Au Sénégal, la souveraineté scientifique et technologique prend une place centrale dans le débat national. Le pays compte des universités, des laboratoires, des écoles d’ingénieurs et une jeunesse nombreuse, mais il reste tributaire des technologies venues de l’étranger.
Les autorités sénégalaises affichent leur ambition de consolider les filières scientifiques, les infrastructures de recherche, l’innovation et l’intelligence artificielle. Elles cherchent aussi à améliorer les dispositifs de financement de la science. Pourtant, l’écart entre les annonces et la capacité à produire localement des connaissances et des technologies reste marqué.
Un enjeu économique et politique
La maîtrise des technologies, des infrastructures numériques, des données et des algorithmes détermine aujourd’hui la capacité d’un pays à piloter son développement. Pr Balla Diop Ngom souligne qu’importer systématiquement les outils technologiques sans former les compétences scientifiques nécessaires revient à confier une partie de son avenir à l’extérieur. Cette dépendance fragilise la souveraineté politique et économique, surtout alors que l’intelligence artificielle accélère la mutation des modèles productifs.
Le défi ne se limite pas à former davantage de diplômés. Il faut bâtir un système où la connaissance circule de l’éducation à la production industrielle, en passant par la recherche, l’innovation et l’entrepreneuriat. L’enjeu consiste à transformer une découverte en prototype, puis en entreprise, et à faire en sorte que l’industrie soutienne la recherche.
Dans cette optique, le Sénégal a intégré un important volet numérique à son programme national de transformation « Sénégal 2050 », baptisé New Deal Technologique. Selon les objectifs officiels, le gouvernement vise, d’ici 2034, à porter la part du secteur numérique à 15 % du PIB, à créer 150 000 emplois directs, à numériser 90 % des procédures administratives, à connecter 90 % du territoire et à fournir une identité numérique à 90 % des citoyens. Ces cibles, fixées par le ministère des Télécommunications et des Technologies numériques sous l’autorité du Premier ministre Ahmadu Al-Aminoua Mohamed Lo, traduisent la volonté de faire du numérique un pilier de la souveraineté économique et de l’inclusion sociale.
Pour coordonner les projets publics dans ce secteur, le Comité de gouvernance numérique (GouVNum) a été créé le 16 octobre 2026, avec un secrétariat permanent rattaché au ministère des Télécommunications et des Technologies numériques. Ce comité doit harmoniser les initiatives des différents organes de l’État, rationaliser l’allocation des ressources numériques et renforcer la sécurité des systèmes d’information, enjeu majeur à l’heure de la dématérialisation des services publics.
Vers un écosystème national de l’innovation
Le Plan stratégique national pour la recherche et l’innovation 2023-2032 vise à faire de la recherche et de l’innovation des moteurs de l’industrialisation et du développement. Mais la réussite de cette ambition dépend de la création de liens concrets entre universités, entreprises et industries, ainsi que d’un financement durable des laboratoires et de la maturation technologique. Attirer la diaspora scientifique, protéger la propriété intellectuelle et soutenir l’émergence d’entreprises technologiques figurent parmi les leviers retenus.
Sur le plan du financement, le dernier chiffre disponible indique que les dépenses sénégalaises en recherche et développement atteignaient 0,58 % du PIB, selon la Banque mondiale, mais cette donnée date de 2015. L’absence de statistiques récentes sur les investissements publics et privés, le nombre de chercheurs ou la valorisation des brevets complique l’évaluation précise des avancées réalisées depuis.
La cybersécurité et l’intelligence artificielle occupent aussi une place centrale dans les priorités nationales. Lors d’une conférence à l’École polytechnique de Thiès, chercheurs et responsables ont rappelé que la digitalisation rapide de l’administration impose des exigences accrues en compétences locales, en protection des données et en résilience des systèmes publics. Le président de l’Association sénégalaise des chercheurs en informatique a alerté sur le risque d’une vulnérabilité accrue face aux cyberattaques et d’une dépendance aux fournisseurs étrangers si le pays ne forme pas assez d’experts nationaux. Le ministre-conseiller et porte-parole du président, Abdoulaye Tine, a proposé la création d’une commission transdisciplinaire dédiée à l’IA, chargée d’anticiper les enjeux de sécurité, d’éthique et de responsabilité professionnelle.
La souveraineté technologique se mesure aussi à la capacité de développer des solutions adaptées aux réalités linguistiques et culturelles du pays. Le projet Sen Hub IA, porté par AI Hub Sénégal et le Centre de linguistique appliquée de Dakar, a permis de collecter et d’annoter 210 heures de données vocales en wolof, pulaar et sérère. Ces ressources ont servi à concevoir des modèles de reconnaissance et de synthèse vocale, accessibles en open source, pour favoriser l’émergence d’assistants vocaux capables d’interagir avec les citoyens dans les langues nationales. Cette initiative, saluée lors du Kiriku Voice Inclusive & Creative Challenge, vise à ancrer l’innovation dans les besoins locaux et à limiter la dépendance aux technologies conçues à l’étranger.
Pour les infrastructures, le ministère des Télécommunications et des Technologies numériques, dirigé par Samba Diouf, a engagé des discussions avec des industriels comme Groupe Univers Telecom SAS pour bâtir un écosystème technologique national, incluant réseaux, services cloud, centres de données et dispositifs de cybersécurité. L’objectif affiché est de doter le Sénégal de capacités souveraines pour répondre aux besoins internes et s’ouvrir à l’exportation de solutions numériques, comme le précise le rapport ministériel.
La prochaine étape consiste à transformer cette architecture conceptuelle en réalisations concrètes, pour que le potentiel démographique, scientifique et entrepreneurial du Sénégal se traduise par une capacité réelle à produire, comprendre et maîtriser les technologies stratégiques. La question reste celle de la capacité du pays à organiser un système national de production de connaissances et de technologies, condition essentielle pour garantir une souveraineté durable à l’ère de l’économie de la connaissance.